Toute une Histoire…

Je suis porteuse de la mutation F508del. Des malades de la mucoviscidose j’en ai beaucoup autour de moi. Est-ce un hasard, unecoïncidence ? Renseignement pris, la Bretagne est la région française où vivent le plus de malades. Pourquoi ? Et, si l’on vit en Bretagne est-on prédestiné à rencontrer de manière plus ou moins proche des malades ? Voilà ce qui m’a taraudée pendant de nombreuses années. N’obtenant pas de réponse, sur le conseil du Dr Rault, du CRCM de Roscoff, j’ai débuté une étude dans le cadre d’un doctorat en démographie[1]. Après cinq ans de recherches, le 13 janvier dernier j’ai soutenu ma thèse intitulée Hasard, coïncidence, prédestination… et s’il fallait plutôt regarder du côté de nos aïeux ?[2].

Je me propose de vous exposer ici les principaux résultats.

En partant du principe que nos gènes parlent de nous, mais aussi de nos parents, de nos ancêtres et de leur histoire et en me basant sur des résultats actuels de biologie moléculaire, j’ai remonté, par le biais des généalogies ascendantes, le chemin des parents, porteurs sains, de malades atteints de mucoviscidose soignés et/ou dépistés dans le Finistère et les Côtes d’Armor.

L’objectif est alors de situer le gène dans un contexte plus large que la famille, celui d’une dynamique de population ; l’enjeu est de mieux comprendre la distribution actuelle de la mucoviscidose en Bretagne. En ce sens, j’ai souhaité répondre à quatre questions :

  • Peut-on situer dans le temps et dans l’espace, par mutation, un couple qui aurait apporté avec lui son patrimoine génétique en Bretagne et qui l’aurait généreusement distribué ?
  • Les mariages de nos ancêtres ont-ils des particularités, notamment en termes de fécondité  et de consanguinité, qui pourraient être des pistes de diffusion des  gènes ?
  • Que nous donnent à voir les apparentements entre les malades ?
  • A-t-on affaire à des ancêtres isolés géographiquement, à des porteurs sains qui auraient un avantage sélectif ?

Premièrement, les analyses ont mis en évidence que les porteurs sains, partageant une mutation identique, sont apparentés. Les données utilisées pour remonter les généalogies sont celles fournies par l’état civil. Elles remontent jusqu’au XVe siècle. Or, la mucoviscidose a été introduite en Bretagne bien avant. De fait, je n’ai pas retrouvé de couples dits fondateurs. En revanche, j’ai pu cartographier, par mutation, les lieux de vie des ancêtres communs à plusieurs porteurs.

Ces apparentements génétiques permettent de tracer le chemin emprunté par le gène pour arriver jusqu’à nous. L’observation de foyers littoraux de concentration
d’ancêtres des porteurs des mutations de la mucoviscidose me pousse à évoquer une entrée maritime des mutations principales et non un refoulement de la population jusqu’aux limites terrestres du vieux continent. Au vu de des cartographies élaborées et de notre connaissance des marqueurs génétiques des deux côtés de la Manche, on peut émettre l’hypothèse que des Irlandais auraient pu s’installer dans le nord-Finistère où on retrouve la mutation G551D. Dans le monde on n’a identifié la mutation 1078delT qu’au Pays de Galles et dans le pays bigouden, il y a donc certainement un lien qui s’est créé entre ces deux régions. Nous n’avons pas de données sur les mutations CFTR en Cornouailles britannique mais on peut aussi imaginer qu’ils aient pu s’installer en Cornouaille armoricaine.

Ainsi, la proximité des données génétiques (G551D, G542X, 1078delT), des deux côtés de la Manche, vient renforcer la théorie selon laquelle le patrimoine génétique des grands-Bretons et des Bretons armoricains est commun et ce depuis les grandes migrations du Ve siècle.

On peut donc émettre l’hypothèse d’origines différentes des populations, ce qui pourrait expliquer la disparité régionale que l’on retrouve chez les ancêtres des malades actuels.

Deuxièmement, au niveau des ancêtres, l’examen des unions a révélé des âges au mariage précoces, notamment pour les femmes, des remariages fréquents, notamment pour les hommes, révélateurs de pratiques matrimoniales fécondes augmentant la probabilité de transmission génétique. De plus, la stabilité géographique constatée au moment
des noces ne semble pas avoir favorisé la diversité génétique.

La consanguinité, souvent évoquée pour expliquer la fréquence du nombre de malades atteints de mucoviscidose en Bretagne, n’a pas été un élément déterminant dans la présente
étude. En effet, seulement 0,8 % des malades sont nés d’une union entre parents cousins ou petits-cousins.

Troisièmement, les apparentements entre porteurs d’une même mutation se situent généralement à partir de la 7e génération. Ainsi, plus que la consanguinité, c’est l’endogamie qui tend à perpétuer le degré d’homogénéité génétique.

En effet, pour répondre à notre quatrième question, je me suis aperçue que l’on a à faire à des ancêtres peu mobiles géographiquement, qui se marient bien souvent où ils sont nés. De plus j’ai pu calculer que pour une génération donnée, en Bretagne, les porteurs sains ont un avantage de près de 2%, par rapport aux non-porteurs de transmettre leur patrimoine génétique à la génération suivante.

Ainsi, la présence d’un gène associé à une forte fécondité, une population peu mobile, au marché matrimonial restreint, ainsi qu’un avantage sélectif des porteurs sains, permettent d’expliquer la fréquence et la répartition de la mucoviscidose à la pointe de la Bretagne aujourd’hui.

En ce sens, cette étude participe au développement de la connaissance historique, géographique et sociale de la maladie au travers de la succession des générations. Or il me semble que pour les familles de malades, c’est important de savoir que l’existence de mutations locales spécifiques n’est pas due au hasard mais à l’Histoire du peuplement de la région et aux comportements socio-démographiques des populations qui fait qu’encore de nos jours les coïncidences peuvent être nombreuses.

Nadine Pellen, le 15 mai 2012

nadinepellen@hotmail.fr

 



[1] Etude statistique des populations humaines et de leurs mouvements

[2] Analyse
démographique et historique des réseaux généalogiques et des structures
familiales des patients atteints de mucoviscidose en Bretagne

Directrice de thèse Pr
émérite C. ROLLET (UVSQ), co-tuteur G. BELLIS (INED), soutenance le 13 janvier
2012 à Guyancourt.

Président du jury C. FEREC
(INSERM), Rapporteurs H. VEZINA (Pr à l’université du Québec) et P. BOURDELAIS
(CNRS-EHESS), Membres G. RAULT (Pédiatre CRCM Roscoff) et A. CHENU (Sc po.
Paris)

Doctorat obtenu avec la
mention très honorable et les félicitations du jury. Encouragements à publier
les résultats à l’international.

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